Marketing scolaire ?
15 octobre 2006
Ces deux mots semblent antinomiques pour bon nombre d’enseignants, tant ils craignent la marchandisation de l’école. Mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui, même si la menace de l’AGCS se développe tranquillement à l’OMC.
Non, c’est de communication qu’il s’agit dans ce billet. Le 24 septembre, la population genevoise s’est prononcé à 76% en faveur d’une initiative demandant le retour des notes à l’école, et imposant des degrés annuels avec redoublement si les objectifs ne sont pas atteints. Voilà qui met un terme à plus de 10 ans de rénovation, et donne un grand coup de frein à ses efforts de lutte contre l’échec scolaire. Jeudi dernier, la SPG (association professionnelle des enseignants genevois), tenait une assemblée générale extraordinaire pour fixer ses orientations après un tel revers. L’ambiance était à l’amertume, les enseignants présents hésitant encore entre le dégoût et la résignation.![]()
Pour moi, cette défaite politique est très révélatrice, non seulement du malaise actuel autour de l’école, mais surtout de l’incroyable incapacité de l’école à communiquer avec la population. La particularité de cette initiative est de fixer dans la loi des principes qui touchent directement à la pratique des enseignants, demandant ainsi aux citoyens de se prononcer sur des objets qui requièrent une bonne connaissance pédagogique. On peut discuter de la pertinence de cette démarche (imaginons cela en médecine, cela reviendrait à voter sur le traitement de l’angine, par exemple
). Mais que l’on estime atteindre là les limites de la démocratie directe ou que l’on se réjouisse de ne pas voir cette dernière tomber dans un fonctionnement technocratique, il faut aujourd’hui faire avec le vote de cette loi.
Les membres présents à l’assemblée de la SPG ont voté, difficilement, une résolution donnant mandat au comité de défendre (ils ont refusé le terme “négocier”
) leurs positions lors des discussions pour la mise en place de la nouvelle loi. Mais la seule partie de cette résolution concernant une information de la société civile est passée à la trappe
. Les enseignants ne peuvent-ils pas apprendre de leurs erreurs ?
Si la population a voté aussi massivement en faveur de l’initiative, c’est que beaucoup de gens se raccrochent à ce qu’ils ont connu en tant qu’élève. Ils entendent partout que l’école va mal, qu’elle est prise en otage par les chercheurs en pédagogie, que les études internationales montrent la faiblesse des élèves genevois. Le mode de communication populiste qu’ARLE a utilisé lors de cette campagne est critiquable, mais il est efficace. Quel mode de communication a été utilisé en face ? Par le DIP ? par les enseignants ? et par la SPG ? Qui a informé la population sur les réels enjeux de l’école, sur la réalité de la situation scolaire, sur les implications des théories de l’apprentissage ? (NON, le constructivisme n’est pas une méthode pédagogique, il explique simplement de quelle manière on apprend). La rénovation a été menée de telle manière que les gens extérieurs à l’école n’y ont jamais rien compris. Nombre d’enseignants non plus, d’ailleurs. Résultat, on est en train de balancer le bébé avec l’eau du bain, malgré les efforts acharnés de la SPG. Espérons qu’elle parviendra à conserver les acquis essentiels de la rénovation lors des négociations.
Le débat scolaire n’est pas terminé, quoi qu’en dise ARLE, puisque le chantier de l’harmonisation au niveau fédéral est lancé. Dans cette perspective, et pour la suite de l’évolution de l’école, il me semble impératif de faire un travail de fond auprès de la population. Il faut parvenir à communiquer avec les citoyens, à les informer des défis que relèvent chaque jour les enseignants, à les convaincre des bienfaits de la différenciation, de l’évaluation formative, des cycles d’apprentissages, etc… Puisque c’est eux qui auront la décision finale, maintenant que l’on inscrit les méthodes pédagogiques dans la loi, alors il faut qu’ils puissent décider en connaissance de cause, la prochaine fois. Et comme c’est complexe, il ne faut pas perdre de temps.
Or les enseignants réagissent en se braquant, pour beaucoup d’entre eux. Leur attitude est difficilement compréhensible par la population. Certains étaient prêts, lors de l’assemblée de la SPG, à se retirer complètement des négociations, sûrs de détenir une vérité indiscutable, préférant ” sauver leur âme ” que de se compromettre à faire des concessions. Mais quelle image donnera-t-on avec une telle attitude ?
Car oui, le problème se pose aujourd’hui aussi en terme d’image. Fini l’enseignant roi dans sa classe, seul compétent auprès des élèves. Terminé la confiance aveugle en ce personnage autrefois au centre du village. L’école vit aujourd’hui une vraie crise de confiance, elle doit reconstruire sa place au sein de la société, réformer le “contrat social”. Une priorité, donc : COMMUNIQUER ! Tâche difficile, car inhabituelle pour l’école. Mais si les enseignants n’occupent pas beaucoup mieux le terrain du débat scolaire qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici, ils doivent se préparer à d’autres défaites politiques. Alors allons-y, et commençons par le commencement : les enseignants eux-mêmes…

Ta pensine me plait! Un grand monsieur, un vrai sage qui en sait beaucoup beaucoup, dit que la politique c’est 80% de communication et 20% de décision. Les enseignants auraient-ils peur? Si oui, ils feraient bien de s’armer un peu et de partir confiant au combat et se montrer créatifs! En tout cas c’est mon avis d’étudiante!
Tu as raison sur tout et c’est bien évidemment le prochain combat des enseignants (et qu’on va mener au niveau romand). Le problème c’est que la foi ne semble gagner que quelques excités, alors il faut analyser pourquoi. A mon sens (à part J-C Guillebaud qui a toujours tout juste) c’est Philippe Meirieu qui décrit le mieux le phénomène en parlant de “l’esthétisme de la désespérance” (voir mon prochain édito que je mets ci-après si jamais ce n’est pas trop long).
L « esthétisme de la désespérance » fait classe !
« Je ne saurais trop vous demander de vous méfier de cet esthétisme de la désespérance, si répandu aujourd’hui. Sous prétexte que le monde nous donne, chaque jour, le spectacle lamentable de foules qui se prosternent aux pieds de tyrans ou s’avachissent devant le crétinisme des médias, trop d’intellectuels se retirent sur l’Aventin : ils n’en finissent pas d’excommunier le monde… mais sans jamais rien proposer pour nous permettre de le transformer. On peut ainsi, être, tout à la fois, révolté et résigné, bénéficier du prestige de la dissidence et de la tranquillité du renoncement. Et gagner sur tous les tableaux… »(1)
Dans son nouveau livre, Philippe Meirieu donne bien la mesure de cette confortable posture intellectuelle qui consiste à condamner ce monde (et souvent l’école) en proférant des « y’à qu’à » qui évitent d’accepter les vrais débats sur le fond et la réalité du terrain tout en fustigeant les gens qui y travaillent. Posture très rassurante qui tente même chacune et chacun d’entre nous plus souvent qu’à son tour.
Dénonçant cet « esthétisme de la désespérance » le SER et ses associations cantonales, persistent et signent. Ils appellent toutes les enseignantes et tous les enseignants romands à ne pas céder au renoncement et à assumer leurs « illusions pédagogistes ». Enseigner c’est résister et croire encore et toujours à l’éducabilité, à l’action de l’école, à l’éducation pour tous. Si le SER est persuadé qu’il est possible de construire une école de la réussite pour tous, il sait, par contre, qu’on ne la construira pas sans les enseignantes et les enseignants, ni en leur imposant de l’extérieur des obligations déconnectées de leurs préoccupations premières.
Il est temps de reprendre l’initiative en tant qu’acteurs seuls compétents que nous sommes de la grande mission éducative qui redonnera le goût du futur contre la désespérance.
L’école, c’est l’avenir ! Elle s’occupe de celles et ceux qui vont l’habiter.
(1) Lettre à un jeune professeur Philippe Meirieu ESF Paris 08/2005
Je reprends la phrase ci-dessus : “Enseigner c’est résister et croire encore et toujours à l’éducabilité, à l’action de l’école, à l’éducation pour tous.” et te soutiens dans ta démarche d’écriture motivée, cher Eric. Je suis d’accord avec ce postulat d’enseignement engagé et - après plus de 10 ans d’enseignement - toujours partant pour rempiler une année de plus (disons : une à la fois). C’est dire ma motivation. Enseignons donc, et communiquons !